Cecilia Vicuña, poète du fil et gardienne de la mémoire andine
Poète, plasticienne, cinéaste : Cecilia Vicuña tisse depuis cinquante ans un art fragile et politique, inspiré des quipus andins. Lion d'or à Venise en 2022.
Longtemps restée à la marge des grands circuits, Cecilia Vicuña est aujourd’hui célébrée de Venise à Londres. Poète autant que plasticienne, la Chilienne a construit depuis la fin des années 1960 une œuvre faite de fils, de débris et de mots, qui relie la mémoire des Andes aux urgences écologiques et politiques de notre temps.
Une enfance dans la vallée du Maipo
Cecilia Vicuña naît en 1948 à Santiago et grandit à La Florida, dans la vallée du Maipo, au pied de la cordillère. Ce paysage de rivière, de terre et de montagne imprègne son imaginaire. Très tôt, elle compose des poèmes et assemble de petits objets trouvés, sans encore distinguer l’écriture de l’art visuel.
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En 1967, elle fonde à Santiago la Tribu No, un collectif de jeunes artistes et poètes qui mène des actions artistiques dans la ville jusqu’en 1972. Interventions éphémères, gestes poétiques, refus des conventions : le groupe pratique une forme d’art de la performance avant l’heure, dans un Chili en pleine effervescence politique.
En 1971, le Museo Nacional de Bellas Artes lui consacre une exposition personnelle, Pinturas, poemas y explicaciones. La jeune femme y montre des peintures naïves et audacieuses, accompagnées de textes, qui annoncent déjà son goût pour le mélange des genres.
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L’exil et les « precarios »
En 1973, Cecilia Vicuña se trouve à Londres lorsque survient le coup d’État du général Pinochet. Elle ne rentre pas au Chili. Cette même année paraît Saboramí, souvent présenté comme le premier livre-témoignage sur le coup d’État.
Entre juin 1973 et août 1974, elle réalise plus de quatre cents precarios, ces petites sculptures faites de bouts de bois, de plumes, de fils, de fragments ramassés sur le sol ou sur la plage. Fragiles, souvent destinées à disparaître, elles constituent un geste de résistance : l’art comme acte minuscule face à la violence d’État. Ces œuvres ont été réunies dans A Journal of Objects for the Chilean Resistance, dont les douze livres sont aujourd’hui conservés par la Tate.
Le mot precario dit bien la philosophie de l’artiste : ce qui est précaire n’est pas faible. C’est ce qui dépend de la prière, de l’attention, du soin. On retrouvera cette idée dans toute son œuvre.
De Bogotá à New York
En 1975, Vicuña s’installe à Bogotá, puis à New York en 1980. Elle partage aujourd’hui sa vie entre New York et Santiago. Durant ces années, elle publie de nombreux recueils, dont PALABRARmas, publié notamment à Buenos Aires en 1984, où elle fait éclater les mots pour en révéler les sens cachés. Son travail de poète, marqué par les jeux de langue et le bilinguisme, est indissociable de son travail plastique.
Le quipu, une écriture de fil
Au cœur de son œuvre se trouve le quipu (ou khipu), système de cordelettes nouées utilisé dans les Andes, notamment sous l’Empire inca, pour enregistrer des informations. Pour Vicuña, ce dispositif est à la fois une écriture, une mémoire et un poème dans l’espace. Elle s’en empare pour créer de grandes installations de fibres, laine non filée, cordes, fils teints, qui descendent du plafond ou traversent l’espace.
Ces quipus contemporains portent des noms évocateurs :
- Quipu Menstrual (2006), lié à la question de l’eau et des glaciers menacés dans les Andes ;
- Quipu Womb (2017) ;
- Quipu Gut (2017), présenté au Pérez Art Museum de Miami en 2024.
Le fil, chez elle, relie : les vivants et les morts, les humains et la terre, le savoir ancestral et le présent. Ses œuvres rappellent aussi la longue histoire des femmes andines tisserandes, dont les savoirs ont été marginalisés par la colonisation.
La consécration tardive
Pendant des décennies, Cecilia Vicuña a travaillé loin des projecteurs. La reconnaissance internationale arrive surtout à partir des années 2010. En 2017, elle participe à la documenta 14, organisée cette année-là à Athènes et à Cassel. En 2019, elle reçoit le prix Velázquez des arts plastiques, la plus haute distinction espagnole dans ce domaine.
L’année 2022 marque un sommet. La Biennale de Venise lui décerne un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. À New York, le Guggenheim lui consacre l’exposition Spin Spin Triangulene, du 27 mai au 5 septembre. Et à Londres, la Tate Modern lui confie la commande annuelle du Turbine Hall.
Brain Forest Quipu
Présentée du 11 octobre 2022 au 16 avril 2023, Brain Forest Quipu se compose de deux immenses sculptures suspendues à 27 mètres de hauteur, aux deux extrémités du Turbine Hall. Faites de fibres, d’objets trouvés et accompagnées d’une création sonore, elles évoquent à la fois une forêt et un cerveau, et pleurent la destruction des forêts du monde. L’installation a fait découvrir l’artiste à un très large public.
En 2023, le Chili lui décerne à son tour le Premio Nacional de Artes Plásticas, refermant symboliquement la boucle d’un demi-siècle d’éloignement.
Repères. 1948 : naissance à Santiago. 1967 : fondation de la Tribu No. 1971 : exposition au Museo Nacional de Bellas Artes. 1973 : exil à Londres, Saboramí. 1975 : Bogotá. 1980 : New York. 2017 : documenta 14. 2019 : prix Velázquez. 2022 : Lion d’or à Venise, Guggenheim, Tate Modern. 2023 : Premio Nacional de Artes Plásticas.
Un art du lien et de la fragilité
Ce qui frappe chez Cecilia Vicuña, c’est la cohérence d’un parcours mené à contre-courant. Bien avant que l’écologie ne devienne un thème obligé des biennales, elle parlait déjà de l’eau, des glaciers, des forêts. Bien avant que les savoirs autochtones ne soient revalorisés par les institutions, elle travaillait le quipu comme une langue vivante.
Ses œuvres sont souvent éphémères, faites pour être défaites, et tiennent davantage du rituel que de l’objet de collection. Ses performances, où la voix et le fil occupent une place centrale, prolongent cette idée d’un art partagé plutôt que contemplé.
Découvrir Cecilia Vicuña, c’est accepter un autre rythme : celui du fil qu’on noue lentement, du poème qui se murmure, du débris ramassé avec soin. Une œuvre précaire, au sens le plus noble du terme, qui nous rappelle que ce qui tient le monde ensemble est souvent ce qu’il y a de plus ténu.