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Arts visuels

Roberto Matta, le Chilien qui a bousculé le surréalisme

Architecte devenu peintre, Roberto Matta a ouvert au surréalisme des espaces mentaux inédits et marqué la jeune peinture new-yorkaise. Portrait d'un insoumis.

Roberto Matta, le Chilien qui a bousculé le surréalisme

Né à Santiago en 1911, formé à l’architecture, Roberto Matta est entré dans le cercle d’André Breton presque par effraction, avant d’y semer le trouble et d’en être chassé. Entre Paris, New York et le Chili d’Allende, son œuvre a inventé une manière de peindre l’intérieur de la tête. Retour sur un parcours aussi turbulent que ses toiles.

Un architecte dans l’atelier des rêves

Roberto Sebastián Matta Echaurren voit le jour le 11 novembre 1911 à Santiago, dans une famille de la bourgeoisie chilienne. Il étudie l’architecture et le design intérieur à la Pontificia Universidad Católica de Chile, une formation qui pèsera lourd dans sa peinture : Matta pense d’abord en volumes, en perspectives, en espaces à habiter.

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Au début des années 1930, il gagne l’Europe et travaille comme dessinateur dans l’agence parisienne de Le Corbusier. Les sources divergent sur la durée de ce passage, mais une chose est sûre : le jeune Chilien découvre à Paris un milieu artistique en pleine effervescence. Par l’intermédiaire de Salvador Dalí, il rencontre André Breton, qui remarque ses dessins et l’intègre au groupe surréaliste à la fin de la décennie, vers 1937.

Le pape du surréalisme voit en lui un sang neuf. Matta n’a pas trente ans, il n’a presque rien exposé, et pourtant il apporte au mouvement quelque chose qui lui manquait : une approche presque technique de l’espace, nourrie de géométrie autant que de psychanalyse.

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Peindre le paysage intérieur

Vers 1938, Matta passe à la peinture à l’huile et invente ce qu’il appelle des « morphologies psychologiques », puis des inscapes, des paysages du dedans. Inspiré par la vision freudienne d’un psychisme organisé comme un espace en trois dimensions, il cherche à représenter non pas des objets rêvés, comme le font Dalí ou Magritte, mais le lieu même où la pensée se forme.

Ses toiles de cette période montrent des étendues sans horizon, traversées de lueurs, de coulures et de formes en gestation. On y devine du feu, des racines, des fluides, des organes, sans que rien ne se fige en figure identifiable. La peinture y fonctionne comme une caméra lancée dans un espace mental en perpétuelle transformation.

Deux toiles pour entrer dans l’œuvre

  • Écouter vivre (Listen to Living, 1941), qui condense les recherches de ses premières années américaines.
  • Le Vertige d’Éros (The Vertigo of Eros, 1944), grande huile de près de deux mètres sur deux et demi conservée au Museum of Modern Art de New York. Le musée la présente comme un de ces inscapes où l’espace évoque à la fois les profondeurs de l’esprit et l’immensité du cosmos.

New York, l’exil qui change la donne

En 1939, la guerre pousse Matta à quitter Paris pour New York, où il restera jusqu’en 1948. Il y retrouve d’autres surréalistes exilés, mais surtout il y croise une génération de jeunes peintres américains en quête d’une voie nouvelle. Le MoMA souligne que son dessin automatique et son goût pour le mysticisme ont fortement marqué de nombreux artistes new-yorkais.

Plus jeune que Breton, Ernst ou Masson, Matta parle volontiers la langue de ses cadets. Il les invite à laisser la main improviser, à partir du geste plutôt que du sujet. Son influence est souvent citée parmi les sources de ce qui deviendra l’expressionnisme abstrait. Parmi ses proches figure Arshile Gorky, peintre d’origine arménienne dont il partage alors les recherches.

Cette amitié finira mal. En 1948, Gorky se donne la mort, et Matta, qui entretenait une liaison avec l’épouse de son ami, est accusé par le groupe d’avoir indirectement contribué au drame. Breton prononce son exclusion du mouvement surréaliste. Le Chilien quitte New York la même année et revient en Europe.

Le Chili, Allende et un mural recouvert

Installé en Europe pour l’essentiel de sa vie, Matta n’a jamais coupé le lien avec son pays. Au tournant des années 1970, il soutient ouvertement le gouvernement de Salvador Allende. En 1971, il signe El primer gol del pueblo chileno (« Le premier but du peuple chilien »), une fresque réalisée dans la commune de La Granja, au sud de Santiago.

Après le coup d’État de 1973, le régime militaire fait recouvrir l’œuvre de peinture. Elle n’est redécouverte qu’en 2005 sous les couches successives, puis restaurée en 2008. Elle est aujourd’hui visible à la mairie de La Granja, et son histoire résume à elle seule le destin de bien des images de l’époque : effacées, puis exhumées.

La reconnaissance officielle viendra avec le retour de la démocratie. Matta reçoit le Premio Nacional de Arte du Chili en 1990, puis, en 1992, le prix Prince des Asturies des arts. Il obtient aussi le Praemium Imperiale japonais, l’une des distinctions les plus prestigieuses du monde de l’art.

Repères. 1911 : naissance à Santiago. Fin des années 1930 : entrée dans le groupe surréaliste. 1939-1948 : années new-yorkaises. 1944 : Le Vertige d’Éros. 1948 : exclusion du groupe de Breton. 1971 : mural de La Granja. 1990 : Premio Nacional de Arte. 1992 : prix Prince des Asturies. 2002 : mort à Civitavecchia, en Italie, le 23 novembre.

Une famille d’artistes

Matta a eu six enfants, dont deux sont morts prématurément. Parmi eux, les jumeaux Gordon et Sebastian, nés à New York. Gordon Matta-Clark deviendra l’une des figures majeures de l’art américain des années 1970, célèbre pour ses découpes spectaculaires dans des bâtiments voués à la démolition. Difficile de ne pas voir un écho entre le père, architecte qui voulait ouvrir l’espace mental, et le fils, qui ouvrait littéralement les murs.

D’autres enfants de Matta ont eux aussi choisi la voie de la création, prolongeant un héritage qui dépasse largement la seule peinture.

Où voir Matta aujourd’hui

L’œuvre de Matta est dispersée dans les grandes collections internationales. À New York, le MoMA expose Le Vertige d’Éros dans ses salles consacrées à l’art moderne. À Paris, le Centre Pompidou conserve plusieurs de ses toiles.

Au Chili, le Museo Nacional de Bellas Artes de Santiago détient un ensemble de ses œuvres et les présente régulièrement ; mieux vaut consulter le site du musée pour connaître l’accrochage en cours. À Valparaíso, le Museo a Cielo Abierto du cerro Bellavista compte un mural signé Matta parmi la vingtaine d’œuvres peintes sur les façades du quartier. Enfin, le mural de La Granja offre un rare témoignage de son engagement des années Allende.

Plus de vingt ans après sa mort, Matta reste une figure singulière : un Chilien qui a donné au surréalisme une dimension spatiale, transmis à la peinture américaine le goût du geste libre, et n’a jamais cessé de lier l’aventure intérieure à l’histoire de son pays. Ses toiles demandent du temps : on n’y entre pas, on s’y perd, et c’est précisément ce qu’il voulait.

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