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Musique & scène

Violeta Parra, l’âme de la chanson chilienne et une artiste totale

Chanteuse, collecteuse de folklore, brodeuse d'arpilleras et peintre exposée au Louvre en 1964 : Violeta Parra reste la figure fondatrice de la culture chilienne.

Une guitare acoustique posée sur du bois flotté

On la connaît souvent pour une seule chanson, Gracias a la vida, reprise sur tous les continents. Mais Violeta Parra fut bien davantage : chercheuse infatigable du folklore paysan, compositrice, poétesse, peintre, sculptrice et brodeuse, première artiste latino-américaine à exposer seule dans un musée du palais du Louvre. Portrait d’une créatrice indomptable.

Une enfance pauvre dans le Chili rural

Violeta del Carmen Parra Sandoval naît le 4 octobre 1917 dans la région de Ñuble, au sud de Santiago. Le lieu exact fait débat : San Carlos revendique sa naissance, tandis que la fondation et le musée qui lui sont consacrés retiennent San Fabián de Alico, à une quarantaine de kilomètres. Son père est professeur de musique, sa mère couturière et chanteuse de chansons paysannes. La famille, nombreuse, connaît la pauvreté, surtout après la mort du père.

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Enfant, Violeta chante avec ses frères et sœurs dans les cirques, les trains et les marchés pour aider sa mère. Parmi ses frères figurent le poète Nicanor Parra, futur inventeur de l’« antipoésie », et le musicien Roberto Parra. Vers la fin des années 1930, elle s’installe à Santiago, où elle chante d’abord avec sa sœur Hilda un répertoire populaire de boléros, de rancheras et de chansons espagnoles.

La collecteuse du folklore chilien

Au début des années 1950, encouragée notamment par Nicanor, elle change radicalement de cap. Elle parcourt les campagnes chiliennes pour recueillir auprès des anciens, souvent des paysannes âgées, des chants traditionnels menacés de disparition : cuecas, tonadas, chants religieux, décimas de la poésie populaire. Elle enregistre, transcrit, compare, et fait entendre ce répertoire à la radio et sur disque.

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Ce travail de terrain, mené sans moyens ni formation universitaire, lui vaut une reconnaissance rapide. En 1954, elle reçoit le prix Caupolicán et part ensuite pour l’Europe. À Paris, elle chante dans les cabarets du Quartier latin et enregistre pour le label Le Chant du Monde. Plus tard, elle fonde à Concepción un musée d’art populaire et compose ses propres chansons, qui s’inspirent des formes paysannes tout en portant un regard critique sur l’injustice sociale.

Arpilleras, peintures et sculptures : l’artiste plasticienne

À la fin des années 1950, immobilisée par une maladie, Violeta Parra se met à broder. Elle développe une pratique singulière de l’arpillera : de grandes toiles de jute sur lesquelles elle coud et brode des laines de couleur, représentant des scènes de la vie paysanne, des épisodes historiques, des figures mythiques ou des allégories. Le style est direct, sans perspective savante, d’une grande force expressive. Elle peint aussi à l’huile, façonne des sculptures en fil de fer et travaille la céramique.

Du 18 avril au 11 mai 1964, le musée des Arts décoratifs, installé au pavillon de Marsan du palais du Louvre, présente une exposition personnelle de ses tapisseries, huiles et sculptures. C’est une première pour une artiste latino-américaine. La conservatrice Yvonne Brunhammer a raconté que Violeta Parra venait chaque jour, brodant et chantant au milieu des visiteurs.

Cette exposition parisienne reste un jalon majeur, d’autant que son œuvre plastique était alors peu considérée au Chili. Pendant ces années européennes, elle vit entre Paris et Genève, aux côtés de l’anthropologue et musicien suisse Gilbert Favre. En 1965, les éditions Maspero publient à Paris son livre Poésie populaire des Andes.

La Peña, la Carpa et Gracias a la vida

De retour au Chili en 1965, Violeta Parra retrouve ses enfants, Isabel et Ángel Parra, qui viennent d’ouvrir à Santiago la Peña de los Parra, lieu de rencontre décisif pour les jeunes musiciens de ce qui deviendra la Nueva Canción chilena. Elle-même installe une grande tente dans la commune de La Reina, à l’est de la capitale : la Carpa de La Reina, qu’elle rêve en centre de culture populaire, avec musique, danse et artisanat. Le projet peine à trouver son public.

En 1966 paraît l’album Las últimas composiciones, qui contient plusieurs de ses chansons les plus célèbres, dont Gracias a la vida et Volver a los 17. Ces titres, d’une simplicité apparente, mêlent gratitude, douleur amoureuse et méditation sur l’existence. Le 5 février 1967, Violeta Parra met fin à ses jours sous sa tente de La Reina. Elle avait quarante-neuf ans.

Un héritage immense

La postérité de Violeta Parra dépasse de loin le cadre chilien. Ses chansons ont été reprises par des interprètes du monde entier, notamment par l’Argentine Mercedes Sosa, dont la version de Gracias a la vida a beaucoup contribué à sa diffusion internationale. Les musiciens de la Nueva Canción, de Víctor Jara à Quilapayún et Inti-Illimani, la considèrent comme leur figure tutélaire.

Plusieurs lieux et œuvres permettent aujourd’hui d’approcher son univers :

  • Le Museo Violeta Parra, ouvert en 2015 à Santiago, qui conserve et expose une large part de son œuvre plastique ;
  • ses Décimas, autobiographie en vers populaires publiée après sa mort, qui raconte son enfance avec humour et âpreté ;
  • le film Violeta se fue a los cielos (2011) d’Andrés Wood, biographie librement construite qui a remporté le grand prix du jury dans la section internationale du festival de Sundance.

Une créatrice au-delà des genres

Ce qui frappe chez Violeta Parra, c’est l’absence de frontière entre ses pratiques. Chanter, broder, peindre, collecter, écrire relevaient pour elle d’un même geste : donner forme à la voix de ceux qu’on n’écoutait pas, les paysans, les femmes, les pauvres. Autodidacte revendiquée, elle a ouvert une voie que toute la musique chilienne a ensuite empruntée. Plus d’un demi-siècle après sa disparition, elle demeure une référence vivante, et l’exposition du Louvre rappelle que la France fut l’un des premiers pays à reconnaître son génie de plasticienne.

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