La Nueva Canción chilena : Víctor Jara, Quilapayún et Inti-Illimani
Née dans les peñas des années 1960, la Nueva Canción chilena a uni folklore et engagement. Víctor Jara, Quilapayún et Inti-Illimani en furent les voix majeures.
Des ponchos noirs, des quenas et des charangos, des chansons qui parlent des mineurs, des paysans et des ouvriers : dans les années 1960, une génération de musiciens chiliens réinvente la chanson populaire. La Nueva Canción, brutalement interrompue par le coup d’État de 1973, a survécu en exil et marqué durablement la mémoire collective, au Chili comme en Europe.
Les racines : Violeta Parra et la Peña de los Parra
Le mouvement n’est pas né de rien. Il s’appuie sur le travail de collecte du folklore mené dans les années 1950 par Violeta Parra et d’autres chercheurs, qui ont remis en lumière les chants paysans du Chili. Il s’inspire aussi du mouvement argentin du Nuevo Cancionero, autour de figures comme Atahualpa Yupanqui et Mercedes Sosa, et de la découverte des musiques andines de Bolivie et du Pérou.
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En 1965, Isabel et Ángel Parra, les enfants de Violeta, ouvrent à Santiago la Peña de los Parra, une petite salle où l’on boit, écoute et chante. Elle devient le laboratoire du mouvement : Víctor Jara, Patricio Manns ou Rolando Alarcón s’y produisent. En 1969, l’université catholique organise le premier Festival de la Nueva Canción Chilena, qui donne au courant son nom et sa visibilité.
Víctor Jara, le chanteur et l’homme de théâtre
Né en 1932 dans une famille paysanne pauvre, Víctor Jara se forme d’abord au théâtre. Il devient metteur en scène reconnu, notamment au sein du théâtre de l’université du Chili, avant que la musique ne prenne le dessus. Sa voix chaude, sa guitare et son talent de conteur font de lui l’une des figures centrales de la Nueva Canción. Il dirige aussi un temps, comme directeur artistique, le groupe Quilapayún.
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Ses chansons racontent la vie des gens modestes avec tendresse et colère : le travail de la terre, l’enfance des quartiers pauvres, les luttes sociales. Au festival de 1969, sa chanson Plegaria a un labrador, enregistrée avec Quilapayún, remporte le premier prix ex aequo. Parmi ses titres les plus connus figurent Te recuerdo Amanda et El derecho de vivir en paz.
Au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973, Víctor Jara est arrêté à l’université technique de l’État, où il enseignait. Conduit à l’Estadio Chile transformé en centre de détention, il y est torturé puis assassiné quelques jours plus tard. Le stade porte aujourd’hui son nom. En août 2023, la Cour suprême chilienne a confirmé la condamnation de plusieurs anciens militaires pour son enlèvement et son meurtre.
Sa veuve, la danseuse britannique Joan Jara, a consacré sa vie à préserver sa mémoire et à obtenir justice, notamment à travers la fondation Víctor Jara. Elle est morte en novembre 2023, quelques mois après le verdict.
Quilapayún, les ponchos noirs
Le groupe Quilapayún est fondé en 1965 par des étudiants de l’université technique de l’État, dont les frères Eduardo et Julio Carrasco et Julio Numhauser. Son nom signifie « trois barbes » en mapudungun, la langue mapuche. Sur scène, ses membres portent des ponchos noirs qui deviennent leur signature visuelle.
Le groupe se distingue par ses arrangements vocaux puissants et par des œuvres ambitieuses. En 1970, il enregistre la Cantata Santa María de Iquique, composée par Luis Advis, qui raconte le massacre d’ouvriers du salpêtre et de leurs familles dans une école d’Iquique en 1907. Mêlant récitant, chœurs et instruments andins, l’œuvre reste un sommet du mouvement. En 1973, Quilapayún popularise El pueblo unido jamás será vencido, composée par Sergio Ortega, devenue un hymne repris dans le monde entier.
Le coup d’État surprend le groupe en tournée en Europe. Interdits de retour, ses membres s’installent en France, où ils vivront de longues années d’exil et deviendront des figures familières du public français.
Inti-Illimani, les couleurs des Andes
Également issu de l’université technique de l’État, Inti-Illimani voit le jour en 1967. Son nom associe le mot quechua inti, le soleil, à l’Illimani, montagne qui domine La Paz, en Bolivie. Le groupe se consacre à l’exploration des musiques andines et latino-américaines, avec une grande variété d’instruments : quenas, zampoñas, charangos, tiples, percussions.
Lui aussi en tournée en Europe en septembre 1973, Inti-Illimani ne peut rentrer au Chili. Le groupe s’établit en Italie, d’où il participe activement aux campagnes de solidarité internationale. Ses albums de l’exil, souvent instrumentaux, s’ouvrent à d’autres influences, notamment européennes. En septembre 1988, à la levée de l’interdiction qui pesait sur ses membres, il retrouve enfin le Chili, peu avant le plébiscite qui allait mettre fin à la dictature.
De l’Unité populaire à l’exil
La Nueva Canción a été étroitement liée au projet politique de l’Unité populaire de Salvador Allende, élu en 1970. Le label DICAP, lié aux Jeunesses communistes, édite une grande partie de ces disques, et plusieurs chansons accompagnent la campagne présidentielle. Ce lien explique la violence de la répression après 1973 : des disques sont détruits, des musiciens emprisonnés ou contraints à l’exil, et certains instruments andins sont mal vus.
À l’étranger, les groupes exilés deviennent des ambassadeurs de la résistance chilienne. Au Chili même, une nouvelle génération développe, sous la contrainte, le Canto Nuevo, plus métaphorique, qui prend le relais dans des lieux plus discrets.
Un héritage qui résonne encore
Après le retour de la démocratie, Quilapayún et Inti-Illimani ont poursuivi leur parcours, non sans scissions : chacun des deux groupes a connu des divisions et des litiges autour de l’usage de son nom. Leurs chansons, elles, n’ont jamais cessé de circuler. Lors des grandes manifestations de 2019 au Chili, El derecho de vivir en paz de Víctor Jara a été reprise collectivement par des milliers de musiciens et de manifestants, preuve que ce répertoire reste vivant.
Pour découvrir ce courant, on peut commencer par la Cantata Santa María de Iquique, puis écouter les albums de Víctor Jara de la fin des années 1960, et enfin les enregistrements d’exil d’Inti-Illimani. Trois portes d’entrée vers une musique qui a su faire du folklore un langage d’avenir.