Alfredo Jaar : l’art comme acte politique, du Rwanda à Times Square
Du Rwanda à Times Square, Alfredo Jaar interroge depuis quarante ans notre façon de regarder les images de la souffrance. Portrait d'un artiste chilien engagé.
Architecte de formation, photographe, cinéaste et installateur, Alfredo Jaar est l’un des artistes chiliens les plus reconnus au monde. Depuis les années 1980, il ne cesse de poser la même question, dérangeante : que faisons-nous des images de la violence et de la souffrance des autres ? Une œuvre exigeante, qui transforme le spectateur en témoin.
Du Chili à New York
Alfredo Jaar naît en 1956 à Santiago. Enfant, il vit à la Martinique de cinq à seize ans, avant de revenir au Chili. Il y suit une formation d’architecte, discipline qui marquera durablement sa façon de penser l’espace et la place du public dans ses installations.
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Ses premières œuvres naissent au Chili, sous la dictature d’Augusto Pinochet. À la fin des années 1970, il mène notamment Estudios sobre la felicidad (1979-1981), un projet en plusieurs étapes qui pose aux habitants de Santiago, par des enquêtes, des entretiens et des panneaux d’affichage, une question désarmante : « ¿Es usted feliz? » (« Êtes-vous heureux ? »). Dans un pays sous surveillance, la question la plus simple devient soudain politique.
En 1982, il s’installe à New York, où il travaille d’abord pour l’architecte James Wines et son agence SITE. Il y conservera un atelier pendant plus de quarante ans, avant de s’établir à Lisbonne en 2025.
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Times Square, 1987 : une carte qui dérange
En 1987, Jaar réalise A Logo for America, une animation de quarante-cinq secondes diffusée sur l’écran géant de Times Square, au cœur de Manhattan. L’œuvre affirme que les États-Unis ne sont pas toute l’Amérique, et rappelle que le mot désigne un continent entier, du Canada à la Terre de Feu.
Le geste est simple, presque didactique, mais il frappe juste. En plein cœur de l’espace publicitaire le plus célèbre du monde, un artiste latino-américain détourne le langage du logo pour corriger une évidence que personne ne remarque plus. L’œuvre illustre déjà la méthode Jaar : utiliser les codes de la communication de masse pour en révéler les angles morts.
Le Rwanda, ou l’impossibilité de montrer
Le tournant majeur de sa carrière survient en 1994. Pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, le monde détourne le regard. Jaar se rend sur place en août 1994, photographie et interroge des survivants. Il entame alors The Rwanda Project, un ensemble d’une vingtaine d’œuvres réalisées entre 1994 et 2000.
Plutôt que d’exposer frontalement ces images, il invente des dispositifs qui questionnent leur pouvoir et leur échec. Il cache, retient, raconte au lieu de montrer, persuadé que l’avalanche d’images d’horreur finit par anesthésier le spectateur.
Le regard de Gutete Emerita
Parmi les pièces les plus connues du projet, The Eyes of Gutete Emerita (1996) se concentre sur le regard d’une survivante du massacre de l’église de Ntarama, où elle a perdu son mari et deux de ses fils. Le texte qui accompagne l’œuvre raconte son histoire ; ses yeux, reproduits sur une immense quantité de diapositives empilées, s’observent à la loupe. Le spectateur doit soutenir un regard plutôt que consommer un spectacle.
Dans Real Pictures, autre volet du projet, les photographies sont tout simplement enfermées dans des boîtes noires, sur lesquelles seule une description de l’image est inscrite.
Lament of the Images
Présentée à la documenta 11 de Cassel en 2002, Lament of the Images plonge le visiteur dans une salle obscure où trois panneaux rétroéclairés affichent des textes lumineux. Ils évoquent la manière dont les images sont achetées, archivées, détruites, et posent la question de ce que l’on perd quand on contrôle ce qui est visible.
Les héros cachés de l’image
En 2006, avec The Sound of Silence, Jaar s’attaque à l’une des photographies les plus célèbres et controversées de la fin du XXe siècle : celle d’une enfant affamée au Soudan, guettée par un vautour, prise par le photojournaliste sud-africain Kevin Carter et publiée en 1993 par le New York Times. L’image vaudra un prix Pulitzer à son auteur, qui se suicidera peu après, en 1994.
Le visiteur entre dans un petit espace clos. Pendant environ huit minutes, un texte blanc défile sur fond noir, retraçant l’histoire de la photographie, de son auteur et de son destin médiatique. L’image elle-même n’apparaît qu’un bref instant. L’œuvre fonctionne comme un théâtre construit pour une seule image, et force le public à réfléchir à ce qui se passe hors du cadre.
Repères. 1956 : naissance à Santiago. 1982 : installation à New York. 1985 : bourse Guggenheim. 1987 : A Logo for America. 1994-2000 : The Rwanda Project. 2000 : bourse MacArthur. 2002 : documenta 11. 2006 : The Sound of Silence. 2013 : Premio Nacional de Artes Plásticas et pavillon chilien à la Biennale de Venise. 2018 : Hiroshima Art Prize. 2020 : prix Hasselblad.
L’art comme service public
Jaar ne se contente pas de dénoncer, il cherche aussi à agir sur le réel. En 2000, en Suède, il imagine la Skoghall Konsthall : dans la petite ville de Skoghall, construite autour d’une papeterie et dépourvue de lieu culturel, il fait bâtir un centre d’art éphémère en papier et en bois, financé par l’usine. De jeunes artistes suédois y exposent des œuvres liées au papier. Vingt-quatre heures après l’inauguration, comme prévu, le bâtiment est incendié. Le message est clair : un manque devient visible quand on le comble, puis qu’on le retire.
Ce souci de la dimension collective de l’art traverse toute son œuvre. Ses installations, souvent pensées comme des espaces où le public doit faire un pas, entrer, attendre, lire, empruntent à l’architecture la conviction qu’un dispositif peut transformer un comportement.
En 2010, la vidéo à trois canaux We Wish To Inform You We Didn’t Know revient sur le Rwanda. En 2013, Jaar représente le Chili à la Biennale de Venise. En 2022, il présente 06.01.2020 à la Biennale du Whitney, à New York.
Une reconnaissance mondiale
Les distinctions accompagnent ce parcours : bourse Guggenheim en 1985, bourse MacArthur en 2000, Premio Nacional de Artes Plásticas du Chili en 2013, Hiroshima Art Prize en 2018, puis le prix Hasselblad en 2020, l’une des plus hautes récompenses internationales dans le domaine de la photographie. Il est aussi le père du musicien et compositeur Nicolas Jaar.
Ce qui rend l’œuvre d’Alfredo Jaar si singulière, c’est son refus du spectaculaire. À l’heure où les images de guerre et de catastrophe circulent sans fin sur nos écrans, ses installations nous demandent de ralentir, de lire, de regarder vraiment. L’art n’y est pas un commentaire sur la politique : il est en lui-même un acte politique, qui commence par la manière dont nous choisissons de voir.