Roberto Bolaño, l’écrivain chilien errant entre Mexique et Catalogne
De Santiago à Blanes en passant par Mexico, Roberto Bolaño a construit une œuvre nomade et vertigineuse, des Détectives sauvages au monumental 2666.
Il est mort à cinquante ans, presque inconnu du grand public une décennie plus tôt, et il est aujourd’hui l’un des écrivains de langue espagnole les plus lus et commentés dans le monde. Roberto Bolaño, Chilien de naissance, Mexicain de formation, Catalan d’adoption, a fait de l’errance une manière de vivre et d’écrire.
Une enfance chilienne, une jeunesse mexicaine
Roberto Bolaño Ávalos naît le 28 avril 1953 à Santiago. Fils d’un camionneur et boxeur amateur et d’une institutrice, il passe son enfance dans plusieurs villes du centre-sud du Chili, au gré des déménagements familiaux. En 1968, la famille s’installe à Mexico. L’adolescent y abandonne rapidement le lycée et se consacre à la lecture, qu’il pratique avec une voracité devenue légendaire, et à la poésie.
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En 1973, il retourne au Chili, désireux, selon ses propres récits, de soutenir le gouvernement de Salvador Allende. Il y arrive peu avant le coup d’État. Bolaño a raconté avoir été arrêté quelques semaines plus tard près de Concepción et détenu pendant huit jours, avant d’être libéré grâce à d’anciens camarades d’école devenus policiers. Cet épisode nourrit plusieurs de ses textes, notamment la nouvelle « Detectives ». Certains de ses amis mexicains de l’époque ont toutefois exprimé des doutes sur ce séjour chilien, et la part de fiction reste débattue.
L’infraréalisme, poésie et provocation
De retour à Mexico, il fonde en 1975, avec le poète Mario Santiago Papasquiaro et quelques amis, le mouvement infraréaliste. Ces jeunes poètes affichent une hostilité bruyante envers l’establishment littéraire mexicain, et en particulier envers la figure tutélaire d’Octavio Paz, dont ils perturbent volontiers les lectures publiques. Le mouvement laisse peu de textes marquants, mais il fournira à Bolaño la matière de son grand roman : les « réalistes viscéraux » des Détectives sauvages en sont la transposition à peine voilée.
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Barcelone, Blanes et les années de survie
En 1977, Bolaño quitte le Mexique pour l’Espagne. Il s’installe d’abord à Barcelone, puis sur la Costa Brava. Pendant des années, il enchaîne les petits métiers, dont celui de gardien de nuit dans un camping, et écrit en marge, publiant surtout de la poésie et participant à des concours littéraires régionaux pour en tirer quelques revenus. Il finit par se fixer à Blanes, petite ville côtière de la province de Gérone, où il vit avec sa compagne Carolina López et leurs deux enfants.
Au début des années 1990, il apprend qu’il souffre d’une grave maladie du foie. Cette menace semble accélérer son travail : il se tourne résolument vers la prose et publie à un rythme soutenu.
Les grandes œuvres
En quelques années, Bolaño fait paraître une série de livres qui imposent son nom, d’abord en Espagne puis dans toute l’Amérique latine :
- La literatura nazi en América (1996), faux dictionnaire biographique d’écrivains d’extrême droite imaginaires, traduit en français sous le titre La Littérature nazie en Amérique ;
- Estrella distante (1996), court roman sur un aviateur poète et assassin sous la dictature chilienne (Étoile distante) ;
- Los detectives salvajes (1998), roman choral qui suit deux poètes, Arturo Belano et Ulises Lima, à travers vingt ans et plusieurs continents. Il reçoit le prix Herralde en 1998 puis le prix Rómulo Gallegos en 1999, l’une des plus hautes distinctions du roman hispanophone ;
- Amuleto (1999) et Nocturno de Chile (2000), ce dernier étant un monologue fiévreux d’un prêtre et critique littéraire compromis avec le régime de Pinochet (Nocturne du Chili).
Arturo Belano, double récurrent de l’auteur, traverse plusieurs de ces livres, de même que des thèmes obsessionnels : la poésie comme quête absolue, la violence politique, le mal, la littérature elle-même comme territoire d’aventure et de danger.
Bolaño revient au Chili en 1998, pour la première fois depuis un quart de siècle. Ses déclarations sur le milieu littéraire local, souvent acerbes, lui valent autant d’admirateurs que d’inimitiés. Il gardera envers son pays natal un rapport ambivalent, fait d’attachement et de distance.
2666, le livre-monde posthume
Roberto Bolaño meurt le 15 juillet 2003 à Barcelone, alors qu’il attendait une greffe de foie. Il laisse un manuscrit gigantesque, 2666, publié en 2004 par la maison d’édition Anagrama, qui l’avait accompagné depuis ses débuts en prose. Le roman, en cinq parties, gravite autour de Santa Teresa, ville imaginaire du nord du Mexique inspirée de Ciudad Juárez, où des centaines de femmes sont assassinées dans l’indifférence. Une longue section énumère ces crimes avec une froideur clinique qui a marqué des générations de lecteurs.
La publication de 2666, puis de ses traductions, notamment en anglais en 2008, consacre Bolaño comme une figure majeure de la littérature mondiale. En France, ses livres ont d’abord été publiés par Christian Bourgois, avant que les éditions de l’Olivier n’entreprennent, à partir de 2020, la parution de ses Œuvres complètes en plusieurs volumes.
Lire Bolaño aujourd’hui
Pour un premier contact, Étoile distante ou Nocturne du Chili offrent une porte d’entrée brève et intense, directement liée à l’histoire chilienne. Les Détectives sauvages est le roman le plus attachant, celui où l’humour, la nostalgie et l’énergie de la jeunesse circulent le plus librement. 2666 reste l’expérience ultime, exigeante et inoubliable.
Ce qui frappe, en relisant Bolaño, c’est l’alliance d’une immense culture littéraire et d’une écriture qui refuse le confort. Il n’a jamais vraiment appartenu à une seule littérature nationale, et c’est peut-être pour cela qu’il en parle si bien. Le Chili le revendique, le Mexique aussi, la Catalogne l’a accueilli : Bolaño, lui, semblait surtout habiter les livres.