Gabriela Mistral, première voix latino-américaine couronnée par le Nobel
Institutrice de la vallée d'Elqui devenue diplomate et poétesse, Gabriela Mistral reçoit en 1945 le premier Nobel de littérature attribué à l'Amérique latine.
En 1945, l’Académie suédoise distingue pour la première fois un écrivain d’Amérique latine. Ce n’est ni un romancier argentin ni un poète mexicain, mais une ancienne institutrice chilienne née dans une vallée aride du Norte Chico : Gabriela Mistral. Portrait d’une femme dont la poésie, la pédagogie et l’engagement continuent de marquer le Chili.
Lucila Godoy, enfant de la vallée d’Elqui
Gabriela Mistral est un nom de plume. À l’état civil, elle s’appelle Lucila Godoy Alcayaga et naît le 7 avril 1889 à Vicuña, dans la vallée d’Elqui, au nord de Santiago. Le paysage de son enfance, fait de montagnes sèches, de vergers et d’une lumière très crue, ne la quittera jamais : on le retrouve dans ses poèmes jusqu’à la fin de sa vie. Son père, instituteur et amateur de vers, abandonne tôt le foyer ; la fillette grandit entourée de femmes, notamment sa mère et sa demi-sœur, elle aussi institutrice.
A lire en complément : Pablo Neruda et ses trois maisons, Isla Negra, La Chascona, La Sebastiana
Elle commence à enseigner très jeune, d’abord comme aide dans des écoles rurales, puis gravit les échelons de l’enseignement public jusqu’à diriger des lycées de jeunes filles, à Punta Arenas puis à Temuco. C’est dans cette ville du sud, vers 1920, qu’un adolescent timide nommé Neftalí Reyes vient lui montrer ses premiers essais. Il deviendra Pablo Neruda, et il évoquera plus tard cette rencontre avec reconnaissance.
Des « Sonnets de la mort » à Desolación
La notoriété arrive en 1914, lorsque ses Sonetos de la muerte remportent le premier prix des Jeux floraux de Santiago. Le pseudonyme, que l’on rattache généralement à deux écrivains qu’elle admirait, l’Italien Gabriele D’Annunzio et le Provençal Frédéric Mistral, s’impose alors. Le recueil qui la révèle au monde hispanique paraît pourtant loin du Chili : Desolación est publié en 1922 à New York, à l’initiative de l’Instituto de las Españas de l’université Columbia, après une conférence du professeur Federico de Onís consacrée à sa poésie. Une édition chilienne suit en 1923.
A lire aussi : Isabel Allende, de La Maison aux esprits à aujourd'hui
Le livre impose une voix singulière : intense, souvent douloureuse, nourrie de la Bible et de la nature, d’une grande économie de moyens. Le deuil, l’amour perdu, la maternité rêvée et la ferveur religieuse en sont les grands motifs.
Une éducatrice au service d’un continent
La même année 1922, Gabriela Mistral quitte le Chili pour le Mexique, invitée par le ministre José Vasconcelos à participer à sa vaste réforme de l’éducation. Elle y travaille aux bibliothèques et aux écoles rurales et compose des textes destinés aux enfants. De cette expérience naissent des recueils comme Lecturas para mujeres (1923) et Ternura (1924), où berceuses et rondes enfantines tiennent une place centrale.
À partir des années 1930, elle mène une carrière consulaire qui la conduit dans de nombreux pays, en Europe comme dans les Amériques. Elle écrit aussi beaucoup en prose, sous la forme d’articles et de chroniques publiés dans la presse hispanophone, où elle défend les droits des enfants, la dignité des peuples autochtones et des paysans, et l’idée d’une communauté culturelle latino-américaine.
En 1938, Gabriela Mistral publie Tala à Buenos Aires, aux éditions Sur de Victoria Ocampo. Dans le prologue, elle explique que le livre et les gains de sa vente sont destinés aux enfants victimes de la guerre civile espagnole, et s’indigne de l’indifférence de l’Amérique hispanique face au sort des enfants basques.
1945, le Nobel et la consécration
Tala marque un tournant : moins de cris, plus de sérénité, une attention renouvelée à la terre américaine, aux objets simples, aux gestes quotidiens. C’est cette œuvre mûre que l’Académie suédoise distingue en 1945. Le prix salue une poésie lyrique portée par une émotion puissante, qui a fait de son nom un symbole des aspirations idéalistes de toute l’Amérique latine, selon les termes de la motivation officielle, ici résumés.
Le moment est lourd de sens. L’Europe sort à peine de la guerre, et c’est vers une femme du Sud que se tourne Stockholm. Gabriela Mistral, alors en poste au Brésil, traverse une période sombre : son neveu Juan Miguel, qu’elle élevait comme un fils, est mort en 1943. Elle reçoit pourtant le prix en décembre 1945, devenant la première personnalité latino-américaine lauréate du Nobel de littérature. Il faudra attendre 1951 pour que le Chili lui décerne son propre Prix national de littérature.
Les dernières années et l’œuvre posthume
Après le Nobel, elle vit surtout aux États-Unis, notamment en Californie puis dans l’État de New York, où elle partage ses dernières années avec Doris Dana, écrivaine américaine qui deviendra son exécutrice testamentaire. En 1954 paraît Lagar, dernier recueil publié de son vivant, hanté par la guerre et le deuil. Elle meurt le 10 janvier 1957 à Hempstead, près de New York. Le Chili décrète un deuil national, et sa dépouille repose aujourd’hui à Montegrande, le village de la vallée d’Elqui où elle a passé une partie de son enfance.
Une part importante de son œuvre ne sera connue qu’après sa mort. Le Poema de Chile, long voyage poétique à travers le pays imaginé au fil de plusieurs décennies, est publié en 1967. Les archives conservées par Doris Dana, remises au Chili après la mort de celle-ci en 2006, ont permis de révéler des milliers de pages inédites, dont une correspondance qui a éclairé d’un jour nouveau sa vie intime.
Sur les traces de Gabriela Mistral aujourd’hui
Pour le voyageur, la vallée d’Elqui reste le meilleur point d’entrée dans son univers. Plusieurs lieux lui sont consacrés :
- Le Museo Gabriela Mistral de Vicuña, qui retrace sa vie et présente objets personnels, manuscrits et photographies.
- Montegrande, où l’on peut voir l’ancienne école où elle a vécu enfant, devenue lieu de mémoire, et sa tombe.
- La Biblioteca Nacional de Chile, à Santiago, qui conserve une large partie de ses archives et en a numérisé de nombreuses pièces.
Son visage figure sur le billet chilien de 5 000 pesos, et le centre culturel Gabriela Mistral (GAM), à Santiago, porte son nom. Longtemps réduite à l’image d’une « maîtresse d’école » austère et maternelle, elle est aujourd’hui relue avec plus de finesse : poétesse moderne, intellectuelle engagée, voix féminine indépendante dans un milieu largement masculin. Une figure fondatrice, en somme, dont la poésie demande à être lue plutôt que simplement célébrée.