Torres del Paine et la Patagonie chilienne, des paysages d’artistes
Tours de granite, glaciers, lacs turquoise : Torres del Paine et la Patagonie chilienne ont inspiré voyageurs, écrivains et photographes. Portrait d'un paysage mythique.
Trois aiguilles de granite dressées au-dessus d’un lac glaciaire, des sommets coiffés de roche sombre, des eaux d’un bleu presque irréel : Torres del Paine est devenu l’une des images emblématiques du Chili. Mais au-delà de la carte postale, ce coin de Patagonie a nourri un imaginaire littéraire et artistique, des récits de voyageurs victoriens aux romans de la mer australe.
Un massif sculpté par la glace
Le parc national Torres del Paine se situe dans la région de Magallanes, à l’extrême sud du Chili continental, entre les steppes patagoniennes et le champ de glace Sud. Son cœur est le massif du Paine, un ensemble montagneux isolé de la cordillère principale. Les célèbres Torres sont des tours de granite mises à nu par l’érosion glaciaire. Les Cuernos del Paine, eux, frappent par leur bicolorité : un socle de granite clair surmonté de couches de roches sédimentaires sombres, comme si la montagne portait un chapeau.
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Autour du massif, les glaciers ont creusé des lacs aux couleurs saisissantes, dont le Pehoé, le Nordenskjöld ou le Grey. Ce dernier reçoit le glacier Grey, langue du champ de glace Sud dont les icebergs dérivent sur ses eaux. Les teintes turquoise ou laiteuses de ces lacs tiennent en grande partie aux fines particules de roche broyée par la glace, la « farine glaciaire », qui diffusent la lumière.
L’origine du mot « Paine » est généralement rattachée à la langue des Aónikenk, les Tehuelches du sud, où il évoquerait la couleur bleue. Ces chasseurs nomades parcouraient les steppes de la région bien avant l’arrivée des éleveurs européens.
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Du domaine d’élevage au parc national
À la fin du XIXe siècle, la Patagonie australe est colonisée par de grandes estancias ovines, dont l’économie repose sur la laine exportée par Punta Arenas. Une partie des terres qui forment aujourd’hui le parc fut ainsi consacrée au pâturage. La protection est venue plus tard : le parc est créé en 1959, sous le nom de Parque Nacional de Turismo Lago Grey, avant de prendre son nom actuel au début des années 1960. Il est administré par la CONAF et a été déclaré réserve de biosphère par l’Unesco en 1978.
Le parc abrite une faune emblématique de la Patagonie : guanacos en troupeaux dans la steppe, nandous de Darwin, renards, condors des Andes planant au-dessus des crêtes, et le puma, discret mais bien présent, que certains guides spécialisés aident à observer. Le huemul, cerf andin menacé et figure des armoiries chiliennes, vit aussi dans la région.
Ce paysage reste fragile. Plusieurs incendies provoqués par des visiteurs imprudents ont ravagé de vastes surfaces au cours des dernières décennies, conduisant à un durcissement des règles sur le feu et le camping. Respecter les consignes n’a rien d’une formalité.
Le regard des voyageurs et des écrivains
Lady Florence Dixie et les « aiguilles de Cléopâtre »
En 1879, l’aristocrate et écrivaine britannique Lady Florence Dixie traverse à cheval la Patagonie australe au départ de Punta Arenas, avec un petit groupe de proches. Elle en tire un récit, Across Patagonia, publié à Londres en 1880 et illustré d’après les croquis de Julius Beerbohm, l’un de ses compagnons. Les tours du Paine lui évoquent les obélisques égyptiens surnommés « aiguilles de Cléopâtre », et c’est ainsi qu’elle les décrit. Son livre, considéré comme l’un des premiers récits de voyage d’agrément dans la région, est aujourd’hui librement accessible en anglais.
Chatwin, Coloane et la littérature du bout du monde
Près de Puerto Natales, la porte d’entrée du parc, la grotte du Milodón a livré à la fin du XIXe siècle des restes de mylodon, un paresseux géant disparu. Ce fragment de peau préhistorique est au cœur d’En Patagonie (1977), le livre de Bruce Chatwin qui a durablement façonné l’image romanesque de la région, des deux côtés de la frontière.
Côté chilien, l’écrivain Francisco Coloane, né à Chiloé, a consacré une grande partie de son œuvre aux mers et aux terres australes : marins, chercheurs d’or, bergers et chasseurs de phoques peuplent ses nouvelles et ses romans, dont Cabo de Hornos et Tierra del Fuego. Traduit en français, il est devenu pour beaucoup de lecteurs la voix même de la Patagonie chilienne.
Peindre et photographier la Patagonie
Torres del Paine est aujourd’hui un lieu de pèlerinage pour les photographes. La lumière y change sans cesse, au gré d’un vent souvent violent qui pousse les nuages à grande vitesse. Le lever du soleil sur les Torres, quand le granite s’embrase de rouge orangé, est l’une des images les plus recherchées ; elle se mérite par une montée nocturne au mirador de base.
En Patagonie, on dit volontiers qu’on peut vivre les quatre saisons dans la même journée. Pour l’artiste comme pour le randonneur, c’est une promesse et un avertissement : la lumière idéale peut surgir à tout moment, la tempête aussi.
Cette instabilité fait la singularité visuelle du lieu : ciels dramatiques, arcs-en-ciel au-dessus des lacs, nuages lenticulaires en forme de soucoupes accrochés aux sommets. Peintres et photographes y trouvent une matière proche du romantisme, où la nature écrase le spectateur autant qu’elle l’éblouit.
Arpenter le parc et ses alentours
Le parc est surtout connu pour ses itinéraires de randonnée. Le « W » relie en plusieurs jours la base des Torres, la vallée du Francés et le glacier Grey ; le circuit « O », plus long, fait le tour complet du massif par son versant nord, plus sauvage. Les refuges et campings doivent être réservés à l’avance en haute saison, et certains sentiers ne se parcourent que dans un sens imposé. Pour qui ne marche pas, des points de vue accessibles en voiture, comme les abords du lac Pehoé ou la cascade du Salto Grande, offrent déjà des panoramas saisissants.
La Patagonie chilienne ne s’arrête pas à Torres del Paine. Puerto Natales, au bord du fjord Última Esperanza, est une étape agréable. Punta Arenas, sur le détroit de Magellan, conserve les demeures cossues de l’âge d’or de la laine et un cimetière remarquable. Plus au nord, la Carretera Austral traverse la région d’Aysén, ses forêts humides et ses fjords.
La saison la plus fréquentée va du printemps à l’automne austral, soit d’octobre à avril environ. Les conditions d’accès, les droits d’entrée et les règles de réservation évoluent : consultez les sites officiels de la CONAF et des concessionnaires du parc avant de partir. Et prévoyez du temps : en Patagonie, le paysage se donne rarement au premier regard, mais il récompense toujours la patience.