Le Musée de la Mémoire et des Droits de l’homme de Santiago
Ouvert en 2010, le Museo de la Memoria documente les violations des droits humains sous la dictature (1973-1990). Une visite essentielle pour comprendre le Chili.
Il y a des musées que l’on visite pour le plaisir des yeux, et d’autres que l’on visite pour comprendre. Le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos, à Santiago, appartient à la seconde catégorie. Consacré aux violations des droits humains commises par l’État chilien sous la dictature militaire, entre 1973 et 1990, il est une étape indispensable pour qui veut saisir le Chili d’aujourd’hui.
Un musée né des commissions de vérité
Le 11 septembre 1973, un coup d’État renverse le gouvernement du président Salvador Allende. S’ouvre alors une dictature de dix-sept ans, dirigée par le général Augusto Pinochet, marquée par les exécutions, les disparitions forcées, la torture, la prison politique et l’exil de dizaines de milliers de Chiliens.
A lire également : Pomaire et Quinchamalí, deux villages de céramistes au cœur du Chili
Après le retour à la démocratie, en 1990, l’État chilien entreprend d’établir les faits. La Commission nationale Vérité et Réconciliation, dite commission Rettig, remet son rapport en 1991 ; elle documente les cas de personnes exécutées et disparues. Plus tard, la Commission nationale sur la prison politique et la torture, dite commission Valech, travaille sur les victimes d’emprisonnement politique et de torture ; ses conclusions sont publiées en 2004-2005, puis complétées lors d’une seconde étape en 2011. Leurs recommandations fondent les engagements de l’État en matière de réparation et de mémoire.
Le musée s’inscrit dans cette histoire. Il a été voulu comme une réponse aux demandes des familles de victimes et des organisations de défense des droits humains. La présidente Michelle Bachelet, elle-même ancienne prisonnière politique, l’inaugure le 11 janvier 2010, dans le cadre des projets du bicentenaire de l’indépendance.
A voir aussi : L'art textile mapuche : symboles, techniques et transmission
Une architecture de verre et de béton
Le bâtiment se dresse rue Matucana, à l’ouest du centre de Santiago, en bordure du parc Quinta Normal. Il est issu d’un concours international lancé en 2007 et remporté par Estudio America, une agence de São Paulo formée par les architectes brésiliens Mario Figueroa, Lucas Fehr et Carlos Dias.
Leur projet prend la forme d’un long volume rectangulaire et vitré, posé sur deux massifs appuis de béton, qui semble flotter au-dessus d’une vaste esplanade. Le béton brut, la structure apparente et la sobriété des finitions, dans la lignée de l’école pauliste brésilienne, donnent à l’ensemble une gravité sans emphase.
Ce que l’on voit dans le parcours
L’exposition permanente se déploie sur plusieurs niveaux. Elle s’ouvre sur le coup d’État du 11 septembre 1973, avec des images d’archives, des journaux et des enregistrements radiophoniques de ces heures décisives. Puis le parcours aborde la répression, la détention, la torture, la disparition forcée, mais aussi l’exil, la solidarité internationale, la situation des enfants, la résistance et le rôle des organisations de défense des droits humains, jusqu’au plébiscite de 1988 et au retour à la démocratie.
La force du musée tient à la nature de ses documents : actes judiciaires, coupures de presse, photographies, lettres de détenus à leurs familles, objets personnels, témoignages filmés de survivants. Une grande partie de ces fonds provient d’organisations qui ont documenté la répression au moment même où elle avait lieu. Les archives des organismes chiliens de défense des droits humains ont d’ailleurs été inscrites au registre Mémoire du monde de l’UNESCO en 2003.
Le mur des visages
Le moment le plus saisissant est sans doute le grand mur couvert de milliers de portraits photographiques de personnes exécutées et disparues, éclairé comme une veillée. Face à lui, des écrans permettent de rechercher un nom et d’accéder à la fiche de la personne. Certains emplacements restent vides : ils rappellent qu’il n’existe pas d’image de toutes les victimes.
Une œuvre d’Alfredo Jaar
Pour le musée, l’artiste chilien Alfredo Jaar a conçu en 2010 une installation permanente, La geometría de la conciencia. Le visiteur entre dans une salle plongée dans le noir ; au bout de quelques instants, cinq cents silhouettes de têtes, toutes différentes, s’éclairent d’une lumière blanche et diffuse. Morts, disparus et vivants s’y trouvent réunis, et le visiteur, au milieu d’eux, est invité à s’interroger sur sa propre place face à cette histoire.
La visite peut être éprouvante. Le musée présente des témoignages et des documents sur la torture et la disparition forcée. Il est conseillé de prévoir du temps, de ne pas enchaîner avec une activité légère, et de préparer les adolescents qui vous accompagnent.
Un lieu de mémoire vivant, et débattu
Le musée n’est pas qu’un lieu d’exposition. Il abrite un centre de documentation et des archives ouvertes aux chercheurs, propose des activités éducatives pour les écoles, des projections, des rencontres et des expositions temporaires. Il conserve l’un des plus importants ensembles de documents, photographies, objets, témoignages et films sur la période de la dictature existant au Chili.
Comme tout lieu de mémoire, il suscite aussi des débats. Certains, au Chili, lui reprochent de ne pas replacer le coup d’État dans le contexte politique qui l’a précédé. Le musée revendique quant à lui un objet précis : les violations des droits humains commises par l’État, qu’aucun contexte ne saurait justifier. Des chercheurs ont par ailleurs analysé la manière dont l’institution s’est construite dans le cadre de la transition démocratique. Ces discussions montrent que la mémoire de la dictature reste, au Chili, une question vivante.
Prolonger la visite
Le musée fait partie d’un réseau plus large de sites de mémoire à Santiago. Parmi les plus connus :
- Londres 38, dans le centre, ancienne maison utilisée comme centre de détention et de torture ;
- le Parque por la Paz Villa Grimaldi, dans la commune de Peñalolén, aménagé sur le site d’un des principaux centres de détention de la police secrète ;
- l’Estadio Nacional, utilisé comme centre de détention massive après le coup d’État, où des espaces de mémoire ont été aménagés ;
- le Mémorial du détenu disparu et de l’exécuté politique, au Cimetière général.
Pour s’y rendre, le musée se trouve à proximité immédiate de la station de métro Quinta Normal. Le quartier mérite qu’on s’y attarde : le parc Quinta Normal et ses musées, le centre culturel Matucana 100 et les rues du Barrio Yungay sont tout proches. L’entrée au musée a été jusqu’ici libre ; pour les horaires, les visites guidées et les éventuels changements, consultez le site officiel du musée.
Pourquoi y aller
On pourrait croire qu’un tel musée s’adresse d’abord aux Chiliens. Il parle pourtant à tous. Il montre comment un pays a entrepris de nommer ce qui s’était passé, comment des familles ont cherché leurs proches pendant des décennies, comment des avocats, des prêtres, des journalistes et de simples citoyens ont documenté la vérité au péril de leur liberté. Le visiteur étranger en ressort avec une compréhension plus juste du Chili contemporain, de ses blessures et de ses débats, et avec le sentiment d’avoir été, quelques heures, le témoin d’une mémoire qui refuse l’oubli.