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Le cinéma d’animation chilien, de Bear Story à La casa lobo

Un Oscar pour Bear Story, un prix à Berlin pour La casa lobo : en dix ans, l'animation chilienne s'est fait un nom. Voyage dans une scène inventive et singulière.

Le cinéma d'animation chilien, de Bear Story à La casa lobo

Il y a encore une quinzaine d’années, peu de cinéphiles auraient su citer un film d’animation chilien. Aujourd’hui, le Chili compte un Oscar dans cette catégorie, des longs métrages primés à Berlin et sélectionnés à Cannes, et des artistes sollicités par des cinéastes américains. Des courts métrages délicats aux expérimentations les plus inquiétantes, l’animation chilienne a trouvé une voix à part. Panorama d’une scène en pleine effervescence.

Des débuts discrets à Ogú y Mampato

L’histoire de l’animation chilienne remonte au début du XXe siècle, avec des expériences isolées et souvent oubliées. En 2017, le centre culturel GAM de Santiago a d’ailleurs célébré les 75 ans de l’animation chilienne, en prenant pour point de départ 15.000 dibujos, réalisé en 1942. Pendant des décennies, la production reste toutefois artisanale, faute de moyens et d’industrie.

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Le véritable tournant de l’ère moderne arrive en 2002 avec Ogú y Mampato en Rapa Nui, réalisé par Alejandro Rojas. Adapté de la bande dessinée culte de Themo Lobos, qui a bercé des générations de jeunes lecteurs chiliens, le film envoie ses héros voyager dans le temps jusqu’à l’île de Pâques. Il est souvent présenté comme le premier long métrage d’animation chilien moderne, et il a été choisi pour représenter le pays dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Une preuve que l’animation pouvait aussi parler au grand public.

Bear Story, le premier Oscar du Chili

Le moment fondateur de la reconnaissance internationale porte un nom : Historia de un oso, connu à l’international sous le titre Bear Story. Réalisé par Gabriel Osorio et produit par le studio santiaguino Punkrobot, ce court métrage de 2014 met en scène un vieil ours qui raconte, à l’aide d’un ingénieux théâtre mécanique, l’histoire de sa propre vie : arraché à sa famille et contraint de se produire dans un cirque.

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Sous ses airs de conte, le film évoque l’exil et la séparation des familles sous la dictature. Gabriel Osorio s’est inspiré de l’histoire de son grand-père, contraint de quitter le pays. En février 2016, Bear Story remporte l’Oscar du meilleur court métrage d’animation. C’est la toute première statuette pour le Chili, toutes catégories confondues, et la première nomination d’un film d’animation chilien.

L’impact est considérable. Le prix offre une visibilité inédite aux studios du pays et convainc de nombreux jeunes Chiliens que l’animation est une voie possible.

Repères : Ogú y Mampato en Rapa Nui (2002), Historia de un oso (2014, Oscar en 2016), La casa lobo (2018, prix Caligari à Berlin), Los huesos (2021, Venise), Los hiperbóreos (2024, Quinzaine des cinéastes à Cannes).

La casa lobo, un conte d’épouvante politique

Deux ans plus tard, un film radicalement différent impose une autre facette de l’animation chilienne. La casa lobo (2018), premier long métrage de Cristóbal León et Joaquín Cociña, est une œuvre en stop motion d’une étrangeté saisissante. On y suit María, une jeune fille qui s’enfuit d’une colonie allemande installée dans le sud du Chili et se réfugie dans une maison où les murs, les meubles et les personnages ne cessent de se transformer.

Le film fait clairement écho à la Colonia Dignidad, l’enclave sectaire fondée par Paul Schäfer, où furent commis des abus terribles et qui servit de centre de détention et de torture sous la dictature. Il se présente comme un film de propagande produit par la colonie elle-même, un dispositif qui rend l’ensemble encore plus troublant.

La technique est aussi remarquable que le propos. Les deux artistes, issus des arts plastiques, ont peint, modelé et repeint directement leurs décors et leurs personnages, faits de papier, de ruban adhésif et de peinture, dans des lieux d’exposition ouverts au public. Le résultat, en apparence sans montage, donne l’impression d’un seul plan mouvant. La casa lobo remporte le prix Caligari dans la section Forum de la Berlinale 2018, puis une distinction du jury au festival d’Annecy, et circule dans de nombreux festivals.

León et Cociña, de Venise à Hollywood

Le duo poursuit dans cette veine avec Los huesos (2021), un court métrage qui se présente comme le premier film d’animation en stop motion de l’histoire, prétendument tourné au début du XXe siècle. On y voit un rituel qui invoque les figures de Diego Portales, homme d’État du XIXe siècle, et de Jaime Guzmán, idéologue de la Constitution de 1980. Le film est présenté à la Mostra de Venise, où il est primé, et le réalisateur américain Ari Aster, admirateur de La casa lobo, en est producteur exécutif.

La collaboration va plus loin : León et Cociña dirigent ensuite, avec une équipe d’artistes chiliens, une séquence animée du film d’Ari Aster Beau Is Afraid (2023). Le Museum of Modern Art de New York a par ailleurs acquis Los huesos pour sa collection.

En 2024, leur deuxième long métrage, Los hiperbóreos, est sélectionné à la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes. Mêlant prises de vues réelles, marionnettes et animation, il suit l’actrice Antonia Giesen dans un projet qui la mène vers l’œuvre de Miguel Serrano, écrivain et diplomate chilien aux thèses ésotériques et nazies. Une manière, encore une fois, de sonder les zones sombres de l’histoire nationale.

Une scène diverse et en plein essor

Au-delà de ces figures de proue, l’animation chilienne se distingue par sa diversité. Des studios comme Punkrobot développent des séries et des projets destinés au jeune public, tandis que d’autres réalisateurs explorent les légendes du pays. Nahuel y el libro mágico (2020), de Germán Acuña, puise ainsi dans la mythologie de l’archipel de Chiloé pour raconter l’aventure d’un garçon et d’un livre aux pouvoirs magiques.

Plusieurs éléments expliquent cet essor :

  • Des formations spécialisées dans les universités et écoles d’art, qui ont multiplié les profils d’animateurs.
  • Des fonds publics de soutien à l’audiovisuel, qui ont permis de financer courts et longs métrages.
  • Des festivals dédiés, comme Chileanimafest à Santiago, qui offrent une vitrine au public et aux professionnels.
  • Un ancrage dans l’histoire et les arts plastiques, qui donne aux films chiliens une identité reconnaissable.

Une animation qui regarde le Chili en face

Ce qui frappe, à l’échelle de ce panorama, c’est la manière dont l’animation chilienne s’empare des questions les plus graves. L’exil chez Gabriel Osorio, la Colonia Dignidad et l’héritage idéologique de la dictature chez León et Cociña : ces films prouvent que le cinéma d’animation n’est pas réservé aux enfants et qu’il peut être un outil puissant de mémoire. Pour le spectateur francophone, la plupart de ces œuvres sont régulièrement montrées en festival ou disponibles sur des plateformes. Une bonne occasion de découvrir le Chili autrement, image par image.

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