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Cinéma

Pablo Larraín, un cinéaste chilien entre Santiago et Hollywood

De Tony Manero à Maria, Pablo Larraín a bâti une œuvre singulière qui fouille l'histoire du Chili et les mythes du XXe siècle. Portrait d'un réalisateur à part.

Pablo Larraín, un cinéaste chilien entre Santiago et Hollywood

Il a fait de Pinochet un vampire, raconté le référendum qui a mis fin à la dictature et filmé Jackie Kennedy, Lady Diana et Maria Callas. En moins de vingt ans, Pablo Larraín est devenu le cinéaste chilien le plus connu de sa génération, capable de passer d’un huis clos tourné sur la côte chilienne à une production internationale avec des stars hollywoodiennes. Portrait d’un auteur qui revient sans cesse aux fantômes de son pays.

Un enfant de Santiago devenu producteur

Pablo Larraín naît à Santiago en 1976, trois ans après le coup d’État. Il grandit dans une famille très liée à la droite chilienne : son père, Hernán Larraín, a été sénateur et ministre, et sa mère, Magdalena Matte, a également exercé des fonctions ministérielles. Cet héritage rend d’autant plus remarquable le regard critique que le cinéaste portera sur la dictature et les élites du pays.

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En 2004, il fonde avec son frère Juan de Dios Larraín la société de production Fábula, qui deviendra l’une des plus actives d’Amérique latine. Fábula produit ses films, mais aussi ceux d’autres cinéastes. Elle a notamment produit Una mujer fantástica de Sebastián Lelio, Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2018, et le documentaire La memoria infinita de Maite Alberdi, nommé aux Oscars.

Une trilogie sur la dictature

Après un premier long métrage, Fuga (2006), Larraín trouve sa voix avec trois films qui explorent les années Pinochet, chacun sous un angle inattendu.

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  • Tony Manero (2008) suit un homme obsédé par le personnage de John Travolta dans La Fièvre du samedi soir, prêt à tout dans le Santiago de la fin des années 1970. Alfredo Castro y compose un personnage glaçant, à l’image d’une société gangrenée par la violence.
  • Post Mortem (2010) se déroule au moment du coup d’État de 1973, à travers le regard d’un employé de morgue chargé de rédiger les rapports d’autopsie.
  • No (2012), avec Gael García Bernal, raconte la campagne publicitaire du « non » lors du plébiscite de 1988 qui a ouvert la voie au retour de la démocratie. Le film est nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, une première pour le Chili.

Ces films partagent une esthétique particulière, volontiers granuleuse, et un goût pour les personnages troubles, loin de toute vision héroïque de l’histoire.

El Club et Neruda : les institutions en accusation

En 2015, El Club s’intéresse à des prêtres écartés par l’Église pour des fautes graves et isolés dans une maison d’une petite ville côtière. Le film, coécrit avec Guillermo Calderón, remporte le Grand Prix du jury à la Berlinale. Il aborde frontalement la question des abus au sein de l’Église, quelques années avant que le scandale n’éclate pleinement au Chili.

L’année suivante, Neruda revisite la fuite du poète Pablo Neruda, poursuivi par le gouvernement à la fin des années 1940. Plutôt qu’un biopic classique, Larraín propose un jeu de miroirs entre le poète et le policier lancé à ses trousses, interprété par Gael García Bernal.

Trois femmes, trois icônes : Jackie (2016), Spencer (2021) et Maria (2024) forment une trilogie informelle consacrée à des figures féminines du XXe siècle, saisies dans des moments de crise.

Hollywood et les portraits de femmes

La même année 2016, Larraín franchit un cap avec Jackie, son premier film en anglais. Natalie Portman y incarne Jacqueline Kennedy dans les jours qui suivent l’assassinat de son mari. Le film reçoit le prix du scénario à la Mostra de Venise et plusieurs nominations aux Oscars.

Il prolonge cette veine avec Spencer (2021), où Kristen Stewart joue Diana lors d’un week-end de Noël avec la famille royale, rôle qui vaut à l’actrice une nomination à l’Oscar. Puis vient Maria (2024), présenté en compétition à Venise, avec Angelina Jolie dans le rôle de Maria Callas durant ses derniers jours à Paris. Entre-temps, Larraín a aussi réalisé la série Lisey’s Story, adaptée de Stephen King.

Ces films partagent une même approche : plutôt que de raconter une vie entière, ils s’enferment dans un moment précis et explorent l’intimité de femmes prisonnières de leur image publique.

Retours au Chili : Ema et El Conde

Entre deux productions internationales, Larraín revient régulièrement tourner au Chili. Ema (2019), tourné à Valparaíso, suit une jeune danseuse, interprétée par Mariana Di Girolamo, aux côtés de Gael García Bernal, sur fond de reggaeton et de chorégraphies urbaines.

En 2023, El Conde fait sensation. Dans cette satire en noir et blanc produite pour Netflix, Augusto Pinochet est un vampire vieux de plusieurs siècles qui, lassé de vivre, décide de mourir. Jaime Vadell incarne le dictateur. Le film, coécrit avec Guillermo Calderón, remporte le prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise. En recevant ce prix, Larraín a dénoncé l’impunité dont a bénéficié l’ancien dictateur.

Le prochain chapitre : Once

Larraín n’en a pas fini avec l’histoire chilienne. En juin 2026, Netflix a annoncé Once, son nouveau film, écrit avec Guillermo Calderón et produit par Fábula. Le projet reconstitue, à travers onze histoires entrecroisées, la journée du 11 septembre 1973, celle du coup d’État. Le tournage était annoncé au Chili pour le second semestre 2026.

Cette annonce confirme la cohérence d’un parcours qui, de Post Mortem à El Conde, n’a cessé de tourner autour du traumatisme fondateur du Chili contemporain. Qu’il filme une morgue de Santiago ou un domaine de la famille royale britannique, Pablo Larraín reste un cinéaste de la mémoire et du pouvoir, et l’un des meilleurs ambassadeurs du cinéma chilien dans le monde.

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