Patricio Guzmán, le cinéaste qui a porté la mémoire du Chili à l’écran
De La batalla de Chile à Mi país imaginario, Patricio Guzmán a consacré un demi-siècle de cinéma documentaire à la mémoire de son pays. Portrait d'une œuvre essentielle.
Il a filmé l’espoir de l’Unité populaire, la chute d’Allende, l’exil, puis le lent travail de la mémoire. Patricio Guzmán, mort à Paris en septembre 2026 à l’âge de 85 ans, laisse une œuvre documentaire unique, où l’histoire politique du Chili dialogue avec ses paysages, du désert d’Atacama aux sommets des Andes. Retour sur un cinéaste qui a fait de la mémoire un sujet de cinéma à part entière.
Un jeune cinéaste au cœur de l’Unité populaire
Né à Santiago le 11 août 1941, Patricio Guzmán étudie d’abord à l’Université du Chili avant de se former à la réalisation à l’École officielle de cinématographie de Madrid. De retour au Chili au moment où Salvador Allende accède à la présidence, il entreprend de filmer de l’intérieur ce moment politique inédit.
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En 1972, il réalise El primer año, consacré à la première année du gouvernement de l’Unité populaire, puis La respuesta de octubre, sur la grève des camionneurs qui paralyse alors le pays. El primer año attire l’attention du cinéaste français Chris Marker, qui fait parvenir de la pellicule vierge depuis la France, une denrée rare au Chili à cette époque. Ce soutien sera décisif pour la suite.
La batalla de Chile, un monument du documentaire
D’octobre 1972 au 11 septembre 1973, Guzmán et sa petite équipe filment sans relâche les assemblées, les manifestations, les usines, les débats au Parlement et la montée des tensions qui mènent au coup d’État. Après le putsch, le cinéaste est détenu pendant environ deux semaines dans l’Estadio Nacional, transformé en centre de détention. Les bobines, cachées par un membre de sa famille, parviennent à quitter le pays et rejoignent la Suède. Son caméraman, Jorge Müller, n’aura pas cette chance : arrêté par la police politique en novembre 1974, il fait partie des détenus disparus.
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Le montage est réalisé à La Havane, à l’Institut cubain du cinéma (ICAIC), avec le monteur chilien Pedro Chaskel et le soutien de Chris Marker. Le film prend la forme d’une trilogie :
- La insurrección de la burguesía (1975)
- El golpe de Estado (1976)
- El poder popular (1979)
Montrée dans de nombreux pays, saluée par la critique internationale, La batalla de Chile est longtemps restée invisible au Chili même. Elle est aujourd’hui considérée comme l’un des grands films documentaires politiques du XXe siècle.
L’exil et la mémoire obstinée
Exilé, Guzmán s’installe en France, où il vivra jusqu’à la fin de sa vie, par choix autant que par nécessité. Il poursuit son travail avec des films consacrés à l’Amérique latine, comme En nombre de Dios (1987), sur l’Église chilienne face à la dictature.
En 1997, il revient sur sa propre œuvre avec Chile, la memoria obstinada. Le film naît des projections de La batalla de Chile organisées pour des étudiants chiliens qui découvrent, souvent bouleversés, une histoire que la transition démocratique a largement passée sous silence. Suivent El caso Pinochet (2001), sur la procédure engagée contre l’ancien dictateur, puis Salvador Allende (2004), portrait intime et politique du président renversé.
La même année 1997, Guzmán fonde à Santiago le FIDOCS, Festival international de documentaires de Santiago, qui deviendra un rendez-vous majeur pour le cinéma du réel au Chili.
Les grands prix de la trilogie : Nostalgia de la luz distinguée aux European Film Awards, El botón de nácar Ours d’argent du meilleur scénario à Berlin en 2015, La cordillera de los sueños Œil d’or du meilleur documentaire à Cannes en 2019.
Une trilogie entre cosmos, océan et montagne
À partir de 2010, Guzmán ouvre un nouveau chapitre, plus contemplatif, où la géographie du Chili devient la clé de lecture de son histoire.
Nostalgia de la luz (2010)
Dans le désert d’Atacama, l’un des meilleurs sites d’observation astronomique au monde, des astronomes scrutent le passé lointain de l’univers. Non loin, des femmes fouillent le sol à la recherche des restes de leurs proches disparus sous la dictature. Le film rapproche ces deux quêtes du passé avec une puissance poétique rare.
El botón de nácar (2015)
L’eau sert ici de fil conducteur. Guzmán relie l’extermination des peuples autochtones de Patagonie à la fin du XIXe siècle aux crimes de la dictature, dont des victimes furent jetées à la mer. Le film lui vaut son premier Ours d’argent, récompensant le scénario.
La cordillera de los sueños (2019)
La cordillère des Andes, omniprésente et pourtant peu regardée par les habitants de Santiago, devient le témoin muet de l’histoire du pays. Le film reçoit l’Œil d’or à Cannes, le prix du meilleur documentaire, ainsi que le Goya du meilleur film ibéro-américain.
Mi país imaginario, un dernier regard sur le présent
Avec Mi país imaginario, présenté en séance spéciale au Festival de Cannes en 2022, Guzmán tourne la caméra vers le présent. Le film suit l’estallido social déclenché en octobre 2019, ce soulèvement massif qui a conduit au processus constituant. Le cinéaste, qui avait filmé la révolte de sa jeunesse, y observe une nouvelle génération, et notamment le rôle central des femmes dans le mouvement.
Ce dernier long métrage boucle d’une certaine manière un parcours commencé un demi-siècle plus tôt : celui d’un homme qui n’a cessé de filmer le Chili en espérant le voir changer.
Un héritage pour le cinéma et pour le pays
L’annonce de sa mort a suscité de nombreux hommages au Chili, y compris de la part du ministère des Cultures. Son influence se mesure à plusieurs niveaux. Il a donné au documentaire chilien une ambition formelle et une reconnaissance internationale qui ont ouvert la voie à de nombreux cinéastes. Il a aussi contribué à faire de la mémoire de la dictature une question publique, à une époque où beaucoup préféraient tourner la page.
Pour qui découvre son œuvre, la trilogie entamée avec Nostalgia de la luz constitue une porte d’entrée accessible et saisissante, avant de remonter le temps jusqu’à La batalla de Chile. On y trouve la même conviction : un pays sans mémoire est un pays qui s’égare, et le cinéma peut aider à s’en souvenir.