L’art textile mapuche : symboles, techniques et transmission
Du witral aux ponchos teints par réserve, le tissage mapuche est un langage. Techniques, motifs et transmission d'un art porté par des générations de femmes.
Chez les Mapuche, le tissage n’est pas un simple artisanat. C’est un savoir exigeant, transmis de femme en femme, qui dit l’appartenance à un lignage, le rang, le lien avec la terre et le monde spirituel. Une faja, un poncho ou une couverture se lisent autant qu’ils se portent.
Un art de femmes, un savoir de maîtres
Dans la société mapuche, le tissage est d’abord affaire de femmes. La plus experte porte un nom : la düwekafe, maîtresse tisserande qui maîtrise les techniques, les dessins, les couleurs et leurs significations. Son autorité ne tient pas seulement à l’habileté de ses mains, mais à la connaissance de ce que chaque motif signifie et de la pièce à laquelle il convient.
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Les Mapuche, « gens de la terre » en mapudungun, occupent historiquement le centre-sud du Chili et une partie de l’Argentine. Leur tradition textile est ancienne : des fouilles archéologiques dans la région d’Angol ont livré des tissus de laine de camélidés teints, datés du XVe siècle. L’arrivée du mouton avec les Espagnols a ensuite transformé la production, en rendant la laine plus abondante, puis l’introduction de teintures industrielles a élargi la palette.
Le witral, un métier vertical
L’outil central est le witral, métier à tisser vertical formé de quatre pièces de bois assemblées, dont on peut ajuster les dimensions selon l’ouvrage. On le dresse souvent près de la maison, parfois à l’intérieur de la ruka, l’habitation traditionnelle.
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Avant le tissage vient le long travail de la laine : tonte, lavage, cardage, puis filage au fuseau lesté d’un volant de pierre ou de bois. Le fil obtenu, régulier et solide, détermine la qualité de la pièce.
La technique dominante est le tissage à chaîne apparente : ce sont les fils de chaîne, tendus verticalement, qui forment la face visible et le décor. Les pièces sont tissées à leurs dimensions finales, avec quatre lisières : elles ne sont ni coupées ni cousues une fois achevées. Cela suppose de tout prévoir avant de commencer, de la largeur des bandes à la disposition des motifs.
Quelques techniques
- Le décor par la chaîne : en manipulant à la main des fils de chaîne de couleurs différentes, la tisserande fait apparaître losanges, croix et figures sur les fajas.
- Le trarikan : une teinture par réserve, comparable à l’ikat. Avant le tissage, des portions de fils de chaîne sont ligaturées pour qu’elles ne prennent pas la teinture ; le motif apparaît en clair, souvent en losanges étagés, sur le fond sombre.
- Les bandes de couleur, appelées wirin, qui rythment couvertures et ponchos.
Les pièces et leurs usages
Les spécialistes classent traditionnellement le textile mapuche en trois domaines : le vêtement, les objets domestiques et l’équipement du cheval.
- Le makuñ, poncho masculin, dont la version la plus estimée est le trarikan makuñ, décoré par réserve. Pièce de prestige, elle est associée aux hommes d’autorité et suit des codes stricts.
- Le trarüwe, ceinture ou faja féminine, étroite et densément ornée, qui enserre la taille.
- Le pontro, couverture épaisse, souvent rayée de bandes colorées.
- Les pièces pour le cheval, comme les sangles et tapis de selle, portées lors des rassemblements sociaux et rituels.
Ces textiles accompagnent la vie communautaire : on les porte lors du nguillatun, grande cérémonie de rogation, ou du palin, jeu collectif traditionnel. Dans une société attachée à ses lignages, ils servaient aussi à afficher le prestige.
Un langage de motifs et de couleurs
Les motifs mapuche sont géométriques : losanges, triangles, croix, lignes en escalier. Ils renvoient à des éléments de l’environnement, du cosmos et de la pensée mapuche, et le terme ñimin désigne en mapudungun le dessin, le décor tissé lui-même. L’anthropologue chilien Pedro Mege, auteur d’un ouvrage de référence sur l’art textile mapuche paru en 1990, a montré comment ces signes s’organisent différemment selon les pièces : enserrant sur les ceintures féminines, enveloppant sur les manteaux et ponchos.
La couleur n’est pas décorative au sens occidental. Elle fait partie de la cosmovision et de la fonction du vêtement. Le noir et le rouge, en particulier, sont associés dans la littérature spécialisée au statut et au pouvoir de celui qui porte la pièce. La teinture végétale et minérale, encore pratiquée par de nombreuses tisserandes, demande une connaissance fine des plantes, des mordants et des saisons, et elle est tenue en haute estime.
Il faut se garder de vouloir « traduire » chaque motif en un mot. Les significations varient selon les territoires, les familles et les tisserandes elles-mêmes. Ce sont elles, et non les catalogues, qui restent les meilleures interprètes de leur art.
Ce que l’on achète au marché sous le nom de « textile mapuche » n’est pas toujours tissé par des artisanes mapuche. Privilégiez les coopératives et boutiques qui indiquent le nom et la communauté de la tisserande : c’est le meilleur moyen que le travail soit reconnu et justement rémunéré.
Transmettre, revitaliser, créer
La transmission s’est longtemps faite à la maison, de mère en fille, en regardant et en tissant à côté d’une aînée. Les bouleversements du XXe siècle, l’exode rural et la pression sur les terres et la langue ont fragilisé cette chaîne. Mais depuis plusieurs décennies, des tisserandes, des collectifs et des institutions travaillent à la renforcer.
L’État chilien a ainsi distingué des maîtresses tisserandes au titre de « Trésors humains vivants », reconnaissance inspirée de l’UNESCO : en 2015, Amalia Quilapi a été honorée pour sa maîtrise du trarikan, savoir qu’elle a transmis à ses filles. La Fondation Artesanías de Chile a publié des recueils de témoignages de tisserandes et accompagne des projets visant à reproduire des pièces anciennes. En 2025, un grand manteau tissé par des tisserandes mapuche a habillé le pavillon chilien de l’Exposition universelle d’Osaka, offrant au witral une visibilité internationale.
Aujourd’hui, des créatrices contemporaines réinterprètent les motifs, explorent de nouveaux formats et dialoguent avec le design et l’art actuel, tout en revendiquant l’ancrage communautaire de leur pratique.
Où voir et apprendre
À Santiago, le Museo Chileno de Arte Precolombino présente des textiles mapuche dans ses salles consacrées au Chili et organise régulièrement expositions et activités autour du tissage. Dans le sud, en Araucanie et dans la région du Biobío, des musées régionaux comme le Museo Mapuche de Cañete, ainsi que des ateliers de tisserandes, permettent d’aller plus loin. Le site Memoria Chilena de la Bibliothèque nationale propose un dossier très riche sur la tradition textile mapuche.
Pour les horaires, les expositions en cours ou les ateliers ouverts au public, consultez les sites officiels des institutions. Et si vous en avez l’occasion, regardez une tisserande travailler au witral : on comprend alors que chaque pièce est le fruit de semaines d’attention, et d’une mémoire bien plus longue encore.